Le chancre, je l’ai vu pour la première fois chez Robert Surcouf, planteur martiniquais devenu depuis un ami cher. Les Martiniquais mangent aussi leurs bananes, et celle-ci venait de sa récolte. Mûre, jaune, elle portait une nécrose brun foncé ponctuée de petits points orange.
En la regardant, j’ai compris que je connaissais cette tache. Je l’avais vue des dizaines de fois en métropole, sur des bananes achetées au marché ou au supermarché, sans jamais me demander d’où elle venait. Elle venait de là, d’une parcelle antillaise, plusieurs semaines plus tôt.
Cette tache suffit à déclasser un fruit. Quand elle se multiplie, elle fait refuser un lot entier. Le CIRAD m’avait confié une question simple : pourquoi certaines bananeraies produisent-elles des fruits sains et d’autres des fruits marqués, alors que tous suivent le même chemin jusqu’à l’Europe ?
Une maladie qui voyage
Le chancre, que les scientifiques appellent anthracnose de blessure, est dû à un champignon, Colletotrichum musae. Les points orange sur la nécrose sont ses fructifications, chargées de spores.
Sa particularité tient dans son calendrier. Le champignon contamine le fruit dans la parcelle, quelques semaines après la sortie du régime. Puis il s’endort. Le fruit est récolté vert, emballé, embarqué, et l’infection reste invisible pendant toute la traversée. Elle se réveille à la mûrisserie, en Europe, quand le fruit jaunit.
Le planteur ne voit jamais le défaut qu’il a produit. Le mûrisseur le découvre à plusieurs milliers de kilomètres, le consommateur à l’étal. Entre les deux, la responsabilité se dilue.
Les travaux du CIRAD publiés en 2000 ont précisé le mécanisme. Le champignon prolifère sur les pièces florales du régime dans le mois qui suit sa sortie. La pluie ruisselle sur ces pièces et projette les spores sur les jeunes fruits. La gravité de la maladie suit de près le cumul des pluies pendant les 35 jours qui suivent la sortie du régime. Sous abri, à l’écart de la pluie, les fruits restent indemnes.
Une enquête-diagnostic
Pour comprendre la maladie, le CIRAD a choisi une méthode alors originale : l’enquête-diagnostic. L’équipe n’a pas étudié le champignon en laboratoire. Elle est allée chercher la réponse dans les parcelles des planteurs, telles qu’ils les cultivaient.
L’enquête a duré plus de 3 ans. Sur chaque parcelle, nous relevions plus de 300 critères : l’état de la parcelle et sa propreté, les profils pédologiques, l’état sanitaire des bananiers, les pratiques culturales, les observations physiologiques. Nous prélevions des échantillons de terre et de feuilles pour les analyser.
L’équipe réunissait un agronome, des physiologistes et des biostatisticiens. Pendant 18 mois, j’ai été leur relais sur le terrain, parcelle après parcelle, planteur après planteur. C’est là que j’ai appris à lire une bananeraie comme un système complet, du sol au fruit.
Ce que les parcelles ont dit
En Martinique, sur les 120 parcelles étudiées, le premier facteur associé au chancre était la propreté de la parcelle. L’épisode sur le point orange l’a raconté : le défaut qui se voit à l’étal se décide au champ.
Les résultats publiés ensuite ont complété le tableau. La maladie frappe surtout de septembre à janvier, la saison chaude et humide, et surtout dans les bananeraies de basse altitude. En Guadeloupe, sur 106 parcelles étudiées, les fruits d’altitude étaient les moins sensibles. Dans les zones basses, les fruits les plus sensibles venaient de bananiers aux feuilles riches en manganèse et pauvres en calcium, poussant sur des sols acides. Le sol, par la plante, prépare la vulnérabilité du fruit.
La chimie dans l’impasse
Pendant des années, la réponse au chancre avait été chimique. Après la récolte, les fruits étaient traités au thiabendazole, un fongicide chargé de les protéger pendant le voyage.
Cette réponse s’épuisait. Des souches résistantes du champignon étaient apparues. L’efficacité du traitement variait aussi selon l’origine des fruits : dans une étude publiée en 1996, il réduisait les nécroses de 89 % sur des fruits d’altitude moyenne, et de 61 % seulement sur des fruits de basse altitude. En 1998, un rapport du CIRAD tranchait : « La méthode de lutte chimique classiquement employée est aujourd’hui dans une impasse. »
L’enquête-diagnostic arrivait au bon moment. Elle déplaçait la solution de la station d’emballage vers la parcelle.
Guayaquil, 1998
Les premiers résultats de l’enquête ont été présentés en 1998 à Guayaquil, en Équateur, au congrès de l’ACORBAT, qui réunit les chercheurs de la banane des Caraïbes et d’Amérique latine.
Mon nom ne figure pas parmi les auteurs. C’était la règle tacite pour les volontaires de l’aide technique, qui faisaient leur service national dans la recherche. Dix-huit mois de terrain, des centaines de parcelles arpentées, des milliers de fiches remplies, et pas une ligne en bas de la page. Salut aux collègues de l’enquête : je vous en tiens quitte, la preuve, je vous cite à mon tour, sans rancune et avec le sourire.
Le travail a servi, et c’est ce qui compte. Les recommandations issues de ces recherches ont été appliquées dans les bananeraies antillaises : parcelles propres, retrait des pièces florales, gainage précoce des régimes sous plastique pour les protéger de la pluie. Des gestes simples, faits au bon moment, au bon endroit.
Du chancre au botrytis
J’ai retrouvé exactement la même logique en Provence, dans la vigne. La pourriture grise, due à un autre champignon, Botrytis cinerea, attaque les grappes à l’approche des vendanges. Elle se déclare au chai, dans un vin au goût altéré, mais elle se prépare dans la parcelle : grappes trop serrées, feuillage trop dense, humidité qui stagne, baies blessées.
Le parallèle va plus loin. Le botrytis a lui aussi développé des résistances aux fongicides, y compris à la famille chimique du thiabendazole, les benzimidazoles. Et la réponse durable est la même : aérer, effeuiller, maîtriser la vigueur, intervenir au bon stade. Le geste agronomique, plutôt que la molécule.
Ce que le chancre m’a appris
Le chancre m’a appris trois choses que j’ai vérifiées partout ensuite.
La première : un défaut de qualité naît rarement là où il apparaît. Il se prépare en amont, des semaines plus tôt, souvent loin.
La deuxième : la réponse durable se trouve dans le geste agronomique. La chimie corrige un symptôme, la parcelle bien conduite le prévient.
La troisième : pour comprendre un système agricole, rien ne remplace l’observation de terrain, critère après critère, parcelle après parcelle.
Avec cette lettre s’achève la saison 0. Sept épisodes pour une île, une année et un fruit, et presque toutes les questions qui m’occupent encore : qui possède, qui produit, qui décide, qui capte la valeur.
Prochaine lettre : l’huile.
Rien n’arrive par hasard.
Thomas Carteron
