La banane, fruit d’exportation

En Martinique, la banane se cultive pour d’autres tables, et son prix s’écrit à Bruxelles et à Genève.

Le Dessous des Etiquettes
3 min ⋅ 23/10/2026

En 1996-97, j’ai passé des mois dans les bananeraies de la Martinique sans jamais y voir une banane jaune. Sur les parcelles, les régimes pendaient verts, protégés par leurs gaines de plastique bleues. Ils partaient verts, coupés, lavés, mis en cartons, puis chargés sur des navires réfrigérés. Ils ne jaunissaient qu’en Europe, dans des mûrisseries, plusieurs semaines plus tard.

Ce détail résume la filière entière. La banane martiniquaise se cultive aux Antilles et se termine en Europe. Elle se récolte pour un consommateur qui ne verra jamais la parcelle, et se vend à un prix fixé loin de l’île.

Un fruit pensé pour le voyage

Une banane d’exportation obéit à trois exigences : supporter la traversée, arriver sans défaut, mûrir au bon moment. Tout le travail de la plantation tourne autour de ces trois contraintes.

Le régime se coupe vert, à un degré de maturité précis, calculé pour que le fruit tienne le voyage. Trop mûr, il jaunit dans la cale. Trop jeune, il reste farineux. Le choix du jour de coupe relève donc du calcul plus que du coup d’œil.

Vient ensuite l’apparence. Une banane tachée, marquée, abîmée, perd sa catégorie, et avec elle une partie de son prix. C’est ce qui donnait tant de poids à l’enquête que nous menions sur 120 parcelles : une maladie qui marque le fruit coûte au planteur bien au-delà du rendement perdu.

Enfin, la maturation finale se fait en métropole. Le mûrisseur, l’importateur et le distributeur ajoutent donc leur part de valeur après le départ du fruit. La banane quitte l’île avant d’avoir atteint sa valeur commerciale.

Un fruit écrit à Bruxelles

La banane antillaise que je voyais en 1996 vivait sous un régime juridique qui avait à peine trois ans. Le règlement européen 404/93 du 13 février 1993 avait créé l’organisation commune de marché de la banane, appliquée à partir du 1er juillet de la même année.

Le principe était simple. L’Europe limitait par des quotas les bananes venues d’Amérique latine, dites bananes dollar, et les taxait. Elle laissait entrer sans droits une partie des bananes des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Elle versait aux producteurs des Antilles, de Madère ou des Canaries une aide compensatoire quand le prix de marché tombait sous un niveau de référence.

Un an plus tard, le règlement 2257/94 du 16 septembre 1994 fixait les normes de qualité. Une banane de catégorie standard devait mesurer au moins 14 centimètres de long et 27 millimètres d’épaisseur, et être exempte de « courbure anormale ». Ce texte est resté célèbre en Europe comme le symbole de la réglementation tatillonne. Le règlement ne définissait d’ailleurs pas ce qu’était une courbure anormale.

Pour un jeune agronome, ce cadre avait une conséquence directe. Le revenu d’un planteur martiniquais dépendait autant des décisions européennes que de ses rendements. La parcelle produisait, la règle fixait le prix.

La guerre de la banane

Ce système de préférences a déclenché l’un des plus longs conflits commerciaux de l’histoire récente. Les États-Unis, où se trouvaient les sièges des grandes compagnies bananières, et les pays d’Amérique latine ont attaqué le régime européen devant l’Organisation mondiale du commerce. L’Europe a été condamnée à plusieurs reprises.

Le 1er janvier 2006, l’Europe a supprimé les quotas et instauré un droit unique de 176 euros par tonne sur la banane dollar. Le 1er juillet 2007, l’aide aux producteurs antillais est passée dans le POSEI, le programme européen d’aide à l’agriculture des régions ultrapériphériques. Elle se calcule depuis sur une production historique de référence, et non plus sur le prix du marché. L’enveloppe transférée pour la Guadeloupe et la Martinique s’élevait alors à 129,1 millions d’euros par an.

Le 15 décembre 2009, l’accord de Genève a mis fin au conflit. Le droit de douane devait descendre à 114 euros par tonne en 2017. Des accords commerciaux bilatéraux l’ont ensuite fait baisser davantage pour plusieurs pays d’Amérique latine. Les producteurs antillais l’évaluent aujourd’hui à 75 euros par tonne.

À chaque étape, la protection de la banane antillaise a reculé, et l’aide publique a pris le relais. Le planteur martiniquais est passé d’un marché protégé à un marché ouvert, compensé par une subvention.

Ce que disent les chiffres

Je suis arrivé au sommet de la production. En 1997, la Martinique a dépassé 300 000 tonnes de bananes d’exportation. Personne ne le savait encore, mais ce chiffre ne serait plus jamais atteint.

En 2002, l’île produisait 257 000 tonnes. En 2006, 211 000. En août 2007, le cyclone Dean a détruit la quasi-totalité des bananeraies, et la production est tombée à 127 000 tonnes. Elle est remontée à 185 000 tonnes en 2012, puis n’a cessé de reculer. En 2024, la Martinique a commercialisé 137 000 tonnes, selon l’Insee.

Les exploitations ont suivi la même pente. En 2002, 656 exploitations cultivaient la banane d’exportation. En 2012, il en restait 413. La cercosporiose noire, maladie du feuillage arrivée sur l’île en septembre 2010, s’est ajoutée aux cyclones et à la concurrence. En 2024, l’Insee citait encore les difficultés sanitaires comme le premier frein de la filière.

Les producteurs antillais ont pourtant réduit fortement leurs traitements depuis le plan Banane durable de 2008. Ils travaillent désormais avec moins de solutions de protection que leurs concurrents d’Amérique latine, tout en payant des salaires européens.

Un fruit qui pèse plus qu’il ne nourrit

En 2007, la banane représentait 95 % des exportations agricoles de la Martinique. La filière comptait environ 12 000 emplois directs et indirects. Dans une île de moins de 360 000 habitants, ce poids dépasse de loin celui d’une simple culture.

Ce fruit d’exportation nourrit pourtant peu l’île. La Martinique vend ses bananes en Europe et achète en Europe l’essentiel de ce qu’elle mange, avec des prix alimentaires 40 % plus élevés qu’en Hexagone. La terre la mieux équipée, la mieux drainée, la mieux suivie, sert d’abord le marché européen.

Ce modèle a eu un coût que cette série ne traitera pas, faute de compétence propre : le chlordécone, insecticide employé dans les bananeraies antillaises jusqu’en 1993, dont les sols gardent la trace pour des siècles.

Ce que la banane m’a appris

La banane m’a appris qu’une filière peut être protégée, subventionnée, organisée, et rester fragile. Sa protection dépendait d’une négociation internationale. Son aide dépend d’un budget européen. Son prix dépend d’un marché où elle pèse peu face à l’Amérique latine.

Elle m’a aussi appris à regarder où se forme la valeur. Le planteur produit un fruit vert. Le groupement l’emballe et l’expédie. L’armateur le transporte. Le mûrisseur le fait jaunir. Le distributeur le vend. Les cinq métiers de l’épisode précédent se retrouvent ici, étirés sur 7 000 kilomètres.

J’ai retrouvé cette leçon dans le rosé de Provence. Un vin conçu pour l’exportation, vendu loin de ses vignes, dont le prix dépend de la marque et du distributeur bien plus que de la parcelle. La question reste la même : qui, du producteur ou de celui qui tient le marché, fixe le prix ?

Prochain épisode : l’amont décide.

Rien n’arrive par hasard.

Thomas Carteron

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Par Thomas Carteron

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