Pendant des mois, j'ai écrit sans publier.
J'ai rouvert trente ans de carnets, de notes, de souvenirs datés. Une bananeraie en Martinique, des étables de Bretagne et des Ardennes, des vignes achetées à trois frères coopérateurs, un domaine de La Londe, des cuves de rosé achetées en vrac, une brasserie, un tribunal de commerce. Je les ai relus avec les yeux d'aujourd'hui, et j'y ai trouvé autre chose qu'une histoire personnelle : une suite de mécanismes, toujours les mêmes, qui décident de la valeur d'une terre, d'un fruit, d'une bouteille, et de qui la capte.
Ces lettres ne sont pas des mémoires. Chacune part d'un fait vécu et le pose sur la table pour l'analyser, avec le recul de celui qui sait aujourd'hui comment l'histoire s'est terminée. Je n'y corrige rien après coup. Je dis ce que j'ai vu à l'époque, et ce que j'en comprends maintenant.
La première saison est prête. Elle paraît en entier, en huit épisodes.
Elle commence en Martinique, en 1996. J'étais volontaire au CIRAD et je parcourais les bananeraies pour comprendre pourquoi des fruits sains au champ arrivaient tachés sur les étals de métropole. Cette île m'a appris à suivre une marchandise du sol à l'étal, et à chercher en amont la cause de ce qui se voit en aval. Tout le reste en découle.
Une seule île, relue par sept chemins :
l'économie, avec L'île qui exporte ses bananes et importe ses yaourts ;
la chaîne, du sol à l'étal, avec un point orange sur une banane ;
six regards croisés sur une même bananeraie ;
le territoire, Fort-de-France en 1996 ;
la matière, la banane comme fruit d'exportation ;
la leçon qui traverse le temps, celle de l'amont ;
et un mot, pour finir, comme on ouvre un dictionnaire.
Sept façons de lire le même terrain, parce qu'un fait ne prend son sens qu'au croisement.
Le premier épisode est une carte : trente ans de mon parcours, posés en regard de ce qu'est devenue la Provence du vin pendant le même temps. Il paraît avec cette lettre.
Si une lettre vous parle, transmettez-la. Si elle vous fait réagir, répondez-moi : je lis tout, et certaines réponses nourriront les saisons suivantes.
Rien n'arrive par hasard.
Thomas Carteron
