En 1996, j’ai découvert la Martinique par ses plantations, puis par ses familles. Le jour, je suivais les bananeraies avec mon équipe. Le soir, je fréquentais des familles de l’île, dont certaines tenaient une partie de son économie. Ce double point de vue, la parcelle et le salon, m’a appris plus sur l’île que n’importe quel rapport.
La plupart des visiteurs voient en Fort-de-France une escale, un port, une baie. Pour un jeune agronome venu de métropole, c’était un poste d’observation. Tout ce qui faisait vivre l’île y convergeait : les bureaux des sociétés, les entrepôts, les administrations, le port d’où partaient les bananes et où arrivaient les conteneurs.
Cinq métiers, de la terre au client
La première chose que j’ai comprise tient en cinq verbes : posséder la terre, l’exploiter, gérer l’outil qui transforme le produit, le distribuer, le vendre. Sur l’île, ces métiers étaient souvent tenus par des personnes différentes.
Certaines des familles que je fréquentais en donnaient l’exemple. Elles ne possédaient plus leurs terres, ou plus toutes. Elles géraient en revanche l’outil industriel de l’île : une usine d’engrais, une usine de jus de fruits, une distillerie de rhum. Leur pouvoir économique venait désormais de la transformation, plus du sol.
À l’autre bout de la chaîne, les planteurs exploitaient des parcelles qui ne leur appartenaient pas toujours. Ils supportaient le travail, la main-d’œuvre, les cyclones, les maladies, les prix. La terre, elle, restait parfois entre les mains d’héritiers qui ne la cultivaient pas.
L’usine ne suffit pourtant pas à comprendre qui gagne. Reste à regarder qui distribue et qui vend : qui importe les engrais, les voitures, les produits alimentaires, qui détient la carte exclusive d’une marque, qui possède l’entrepôt, puis le magasin, puis le rayon où le consommateur choisit. Sur une île, chaque produit passe par un port, et chaque port a ses importateurs attitrés.
La valeur va rarement à celui qui travaille le plus, ni à celui qui possède le plus. Elle suit celui qui tient l’outil, le flux et le client. En métropole, j’ai retrouvé exactement la même mécanique, vingt ans plus tard, dans le vin de Provence.
Des secteurs tenus par quelques maisons
En fréquentant les uns et en travaillant avec les autres, j’ai vu se dessiner une carte que personne ne m’avait montrée. Des pans entiers de l’économie de l’île étaient tenus par un petit nombre de maisons : la distribution des hydrocarbures, celle des automobiles et des pièces détachées, la grande distribution alimentaire, l’importation. Ces secteurs semblaient répartis selon l’origine des familles, entre descendants des colons, métropolitains installés plus récemment et descendants des travailleurs engagés venus d’Inde.
Toutes ces maisons n’avaient pas la même taille. Certaines familles vivaient sans plus, avec de très petites entreprises. D’autres tenaient des sociétés solides, d’envergure régionale. Le principe restait le même : sur un marché de moins de 360 000 habitants, il y a peu de place pour plusieurs concurrents dans un même secteur. Quand une maison tient la distribution d’un produit, elle la tient longtemps.
Les chiffres publics ont confirmé bien plus tard ce que j’observais en 1996. Selon l’Insee, les prix à la consommation en Martinique dépassaient en 2022 ceux de l’Hexagone de 13,8 %, et ceux de l’alimentation de 40,2 %. En 2024, l’île s’est mobilisée contre la vie chère, jusqu’à la signature d’un protocole le 16 octobre. Les mécanismes décrits dans l’épisode consacré à l’île qui importe ce qu’elle cultive trouvent ici leur racine : peu de vendeurs, peu de concurrence, des marges empilées à chaque étape.
Ceux qui passent, ceux qui restent
À côté de cette économie établie vivait une population plus mobile. Des militaires en poste pour deux ou trois ans. Des fonctionnaires venus de métropole. Des métropolitains installés pour d’autres raisons, certains un peu perdus, venus chercher sur l’île une vie plus paisible. Des touristes, souvent crédules, que les guides emmenaient voir les distilleries et les plages.
J’ai aussi croisé des pêcheurs, dans les petits ports de la côte. Certains semblaient plus attachés à perpétuer un métier et une tradition qu’à en vivre pleinement. Je livre cette impression de visiteur telle quelle. Elle m’a pourtant fait réfléchir à une économie où les transferts publics permettent de maintenir des activités que le marché seul ne porterait plus.
Cette économie de transfert a un nom technique. Une part importante des revenus de l’île vient de la métropole, sous forme de salaires publics, de prestations sociales et de subventions. Elle protège la population, elle stabilise la société, et elle rend supportable un modèle où l’île exporte peu et importe beaucoup.
La terre agricole qui fond
Ce qui m’avait frappé en 1996, je le vois aujourd’hui mesuré par les chiffres. La terre agricole de la Martinique se réduit année après année.
En 1960, l’île comptait environ 80 000 hectares de surface agricole utile. En 2023, il en restait environ 22 000. Ces chiffres viennent d’un rapport du Sénat publié cette année-là. Le directeur de la Safer de Martinique y estimait à 20 000 hectares les anciennes terres agricoles aujourd’hui en friche. La perte a atteint environ 1 000 hectares par an sur la période, ramenée depuis à 700 ou 800 hectares par an.
Ces chiffres racontent ce que je voyais à petite échelle en 1996. Les parcelles mal entretenues, celles que l’enquête sur le chancre désignait comme les plus contaminées, appartenaient souvent à des exploitations fragiles. Une exploitation fragile cultive moins bien, gagne moins, puis abandonne. La terre passe en friche, ou change d’usage : lotissement, zone commerciale, route.
La propreté d’une parcelle, sujet de l’épisode sur le point orange, et la disparition de la terre agricole sont donc deux faces d’un même phénomène. Quand celui qui exploite ne capte pas la valeur, il finit par cesser d’exploiter.
Ce que Fort-de-France m’a appris
Je suis reparti de Martinique avec trois convictions que je n’ai jamais abandonnées.
La première : pour comprendre une filière, je cherche toujours qui possède, qui exploite, qui transforme, qui distribue et qui vend, sans jamais supposer que c’est la même personne.
La deuxième : la valeur se forme rarement là où se fait le travail. Elle se forme là où se contrôle le flux, à l’usine, à l’entrepôt, au contrat, au rayon.
La troisième : un territoire peut produire beaucoup et rester dépendant. La Martinique de 1996 exportait des bananes et du rhum, et importait l’essentiel de ce qu’elle mangeait. La souveraineté alimentaire se mesure à ce qu’un territoire peut nourrir par lui-même, quelles que soient les tonnes qu’il exporte.
J’ai retrouvé ces leçons en Provence, quand j’ai voulu acheter des vignes. La terre, la cave, le négoce et la marque y étaient, là aussi, des métiers distincts. Celui qui tenait la marque et l’accès au client fixait le prix.
Prochain épisode : la banane, fruit d’exportation.
Rien n’arrive par hasard.
Thomas Carteron
