L’amont décide

La variété, le plant, les molécules, la règle : en Martinique, presque tout se joue avant que le planteur ne plante.

Le Dessous des Etiquettes
3 min ⋅ 27/10/2026

En 1996 et 1997, sur la route des bananeraies, je suis entré dans des serres où poussaient côte à côte des milliers de jeunes bananiers et des plants de salade. Les bananiers sortaient de tubes de laboratoire. Ils étaient tous identiques, tous sains, tous issus de la même plante mère. Je ne le savais pas encore, mais je voyais là l’endroit où se décidait une bonne part de ce que j’observerais ensuite sur les parcelles.

Le planteur est l’homme qu’on voit. Il plante, entretient, récolte, assume les cyclones et les maladies. Mais avant son premier geste, d’autres ont déjà choisi la variété qu’il cultivera, le plant qu’il mettra en terre, les produits qu’il aura le droit d’employer et la manière de les appliquer. Cette lettre raconte cet amont, celui que personne ne visite.

Avant la parcelle

La chaîne de la banane ne commence pas à la parcelle. Elle commence dans un laboratoire de sélection, une serre, une usine d’engrais, un bureau où se dresse la liste des produits autorisés.

Chacun de ces maillons pèse sur le revenu du planteur, sur ses rendements, sur ses risques. Aucun ne dépend de lui.

Un clone pour le monde entier

La banane d’exportation appartient presque toute à une seule famille de variétés, la Cavendish. Ce choix ne vient ni des Antilles ni de 1996. Au milieu du XXe siècle, la fusariose, un champignon du sol, a ravagé la Gros Michel, la variété qui dominait alors le commerce mondial. L’industrie l’a remplacée par la Cavendish, qui résistait à cette souche.

La Cavendish ne produit pas de graines. Elle se multiplie par clonage, et chaque plant reproduit exactement son parent. Cette uniformité fait sa force commerciale : des fruits identiques, calibrés, qui mûrissent au même rythme dans les mêmes mûrisseries. Elle fait aussi sa faiblesse. Une maladie qui touche un bananier touche tous les autres.

Le planteur martiniquais a hérité de ce choix. Il cultive la variété que demandent les mûrisseurs, les distributeurs et les consommateurs européens, parce qu’elle seule entre dans les normes et dans les rayons.

Le plant sort du laboratoire

Les serres que j’ai visitées en 1996 produisaient des vitroplants : des bananiers multipliés en laboratoire, à partir de quelques cellules, dans des conditions stériles. Ils arrivaient sur la parcelle indemnes de nématodes, ces vers microscopiques qui attaquent les racines, et de charançons.

À partir du début des années 1990, le CIRAD a mis au point en Martinique un système complet autour de ces plants. Le planteur arrachait ses vieux bananiers, laissait la parcelle en jachère environ un an ou y cultivait une autre plante, puis replantait avec des vitroplants sains. La parcelle pouvait alors produire trois à cinq ans sans nématicide. Quatorze ans après le lancement de la méthode, l’usage de nématicides avait baissé de 90 %.

L’innovation venait d’en amont. Son adoption, elle, dépendait du planteur et de ses moyens. Une jachère coûte un an de récolte sur la parcelle concernée. Une simulation du CIRAD sur une exploitation de 4,2 hectares montrait une baisse de revenu pendant environ deux ans et demi avant le gain. Dans une enquête menée auprès de 607 planteurs, 24 % des exploitants martiniquais utilisaient les vitroplants, contre 59 % en Guadeloupe. Le manque de terres et le coût de départ freinaient les plus petits.

Le temps de la recherche

Remplacer une variété prend une génération. Le CIRAD a créé une banane hybride résistante à la cercosporiose, la variété 925, vendue sous le nom de Pointe d’Or. Elle a été créée au début des années 2000 et n’a été diffusée chez les producteurs qu’au milieu des années 2010. Elle a ensuite mal supporté le transport vers l’Europe, et environ 1 200 tonnes ont dû être arrachées. Elle a fini par trouver en 2020 un débouché dans la grande distribution biologique.

D’autres hybrides sont à l’essai en Guadeloupe. En octobre 2025, le CIRAD a lancé un nouveau programme de sélection pour la période 2025 à 2029, avec ses partenaires. Une variété nouvelle demande plus de dix ans entre sa création et sa plantation. Une maladie, elle, peut traverser l’Atlantique en une saison.

La règle fixe les outils

Le dernier maillon de l’amont est la règle. Elle fixe les produits que le planteur peut employer et la manière de les appliquer.

La cercosporiose noire, champignon qui détruit les feuilles du bananier, est arrivée en Martinique en septembre 2010. Pendant des années, les planteurs l’ont combattue par épandage aérien. Le 6 mai 2014, saisi par des associations guadeloupéennes, le Conseil d’État a exprimé un doute sérieux sur la légalité des dérogations qui l’autorisaient. Quelques semaines plus tard, la ministre de l’Écologie a annoncé l’interdiction immédiate de l’épandage aérien sur les bananeraies.

Le nombre de solutions curatives autorisées contre la cercosporiose est passé de 9 en 2019 à 3 en 2024, selon les producteurs antillais. Depuis 2008, ils déclarent avoir réduit de 83 % leur usage de produits phytosanitaires. Leurs concurrents d’Amérique latine, qui vendent sur le même marché européen, ne sont pas soumis aux mêmes listes.

Chacune de ces décisions a ses raisons, sanitaires, environnementales, juridiques. Je ne les discute pas ici. Je constate seulement qu’elles se prennent loin de la parcelle et que le planteur en porte le coût.

Ce que l’amont m’a appris

Dans mes notes de cette époque, un autre sujet revenait : la résistance des champignons au thiabendazole, le fongicide employé après la récolte pour protéger les fruits pendant le voyage. Une molécule choisie en amont perdait son efficacité, et le planteur ne pouvait rien y faire seul.

J’en ai tiré une règle que j’applique encore. Pour comprendre la situation d’un producteur, je regarde ses gestes, puis tout ce qui les précède : qui a choisi sa variété, qui fabrique ses plants, qui vend ses intrants, qui finance la recherche, qui écrit la règle.

J’ai retrouvé cette mécanique dans la vigne. Le vigneron provençal plante des cépages inscrits dans un cahier des charges, greffés sur des porte-greffes produits en pépinière, traités avec les produits d’une liste nationale. Il décide de beaucoup de choses, mais rarement des plus structurantes.

Prochain épisode : C comme Chancre.

Rien n’arrive par hasard.

Thomas Carteron

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Par Thomas Carteron

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