En 1996, au bord d’une bananeraie de Martinique, il m’est arrivé de me trouver au milieu de six personnes qui regardaient la même parcelle. Un chercheur, un responsable de hangar, un planteur, un homme d’affaires, un vieil habitant du quartier et un membre de mon équipe. Chacun voyait autre chose. Aucun ne se trompait.
L’épisode précédent racontait ce que l’enquête sur le chancre de la banane avait trouvé : le défaut qui apparaît à Paris se décide dans la parcelle, d’abord par sa propreté. Ce résultat était juste. Il ne disait pourtant pas qui allait agir, ni pourquoi personne ne l’avait fait avant. Pour le comprendre, j’ai dû apprendre à regarder la même parcelle six fois.
Ces six regards, je les ai retrouvés ensuite partout, dans les étables, les vignes et les cuves. Ils forment la grille de lecture de cette lettre.
1. L’ingénieur : un champignon
Le premier regard est celui que ma formation m’avait donné. L’ingénieur agronome voit un organisme vivant, Colletotrichum musae, et cherche les conditions qui le favorisent. Sa question tient en quatre mots : quelle est la cause ?
Sa réponse est précise. Le champignon se multiplie dans les débris au pied des bananiers, les feuilles mortes, les restes de fleurs. La pluie transporte ses spores sur les fruits dès la floraison. L’altitude et le sol modulent la sensibilité des bananes. Tout est mesurable, comparable, publiable. L’enquête a d’ailleurs donné lieu à une communication scientifique en 1998.
La limite de ce regard tient dans son exactitude même. L’ingénieur sait pourquoi la tache apparaît. Il ne décide ni du budget de la plantation, ni du prix payé au planteur, ni de l’organisation du travail. Il peut prouver qu’une parcelle propre donne de meilleurs fruits, sans pouvoir obliger personne à la nettoyer.
2. L’industriel : un flux
Le deuxième regard est celui du hangar et de l’exportation. Pour l’industriel, la banane est un flux : des régimes qui arrivent, des cartons qui partent, un navire à charger à date fixe. Sa question : où puis-je agir ?
Sa réponse est logique. Il agit là où il a la main, c’est-à-dire au hangar. Il ajoute un traitement, renforce le lavage, resserre le tri. Chaque mesure est rapide, visible, facturable. Elle se décide en une réunion et se contrôle en un jour.
J’ai vécu ce regard de près, sans être dans un hangar. En Martinique, je logeais chez des familles qui ne possédaient plus leurs terres mais qui géraient l’outil industriel de l’île : une usine d’engrais, une usine de jus de fruits, une distillerie de rhum. Leurs conversations du soir parlaient de cadences, de pannes, de quotas, de navires. La parcelle y était un fournisseur, rarement un sujet.
La limite de ce regard est symétrique de la précédente. L’industriel peut agir vite, mais en aval de la cause. Ses traitements repoussent le problème sans le résoudre, et le champignon finit par s’y adapter. À l’époque, des souches résistantes au produit employé avaient déjà été repérées aux Antilles.
3. Le producteur : une trésorerie
Le troisième regard est celui du planteur. Pour lui, la parcelle est d’abord une trésorerie. Il paie chaque semaine des salaires, des intrants, du transport. Il est payé selon des fruits livrés, acceptés, puis vendus loin de lui. Sa question : qui paie ?
Sa réponse explique beaucoup. Nettoyer une parcelle coûte des heures de travail tout de suite. Le bénéfice, un fruit sans tache, apparaît plusieurs semaines plus tard, à Rungis ou dans un supermarché du Nord, et ne remonte jusqu’à lui que de façon diffuse. Il supporte le coût seul, il partage le gain avec toute la chaîne.
J’ai rencontré des planteurs très attentifs, dont les parcelles étaient impeccables. J’en ai rencontré d’autres pour qui l’entretien passait après l’urgence du jour. Les seconds n’ignoraient rien des bons gestes. Ils faisaient un calcul de trésorerie que l’ingénieur n’avait pas besoin de faire.
Ce regard est souvent celui qu’on oublie dans les rapports. C’est pourtant le seul qui décide, chaque matin, si la parcelle sera nettoyée.
4. L’entrepreneur : un marché
Le quatrième regard est celui que j’ai essayé d’adopter moi-même à mon retour en métropole. L’entrepreneur voit un problème non résolu et y cherche un marché. Sa question : qui achètera ?
J’avais vu des ateliers de découpe où l’eau des bacs n’était pas changée assez souvent, des parcelles où les débris s’accumulaient. J’en ai tiré l’idée d’une société de produits et de méthodes d’hygiène pour les plantations et les ateliers. J’ai porté le projet chez de grands industriels du secteur, Unilever en tête. Aucun n’a donné suite.
Avec trente ans de recul, je comprends pourquoi. Le regard du producteur l’expliquait déjà : tant que le planteur n’est pas payé pour une parcelle propre, il n’achète pas de quoi la nettoyer. Mon marché existait sur le papier, pas dans la trésorerie de mes clients. L’idée était juste, le client n’avait pas de raison de payer.
Ce refus m’a pourtant orienté. Il m’a conduit vers l’industrie de l’hygiène, chez Henkel-Ecolab, où la même question se posait dans les salles de traite.
5. L’éclectique : une histoire
Le cinquième regard remonte le temps. L’éclectique voit dans la parcelle un héritage, et se demande : qui possède, qui travaille, et depuis quand ?
La réponse martiniquaise tient en trois dates. En 1848, l’abolition de l’esclavage libère la main-d’œuvre des plantations. Les propriétaires cherchent alors des bras ailleurs. À partir de mai 1853, avec l’arrivée de l’Aurélie, des travailleurs engagés venus d’Inde débarquent par milliers : plus de 25 000 entre 1853 et 1889. Leurs descendants, longtemps appelés « coolies », un terme ancien et souvent péjoratif, comptaient parmi les planteurs que j’ai rencontrés en 1996. Et, la même année, le rhum agricole de Martinique obtient son appellation d’origine contrôlée, en novembre 1996, la première accordée à un rhum.
Dans les parcelles que j’ai suivies, trois mondes se côtoyaient sans se mêler : des descendants des colons, propriétaires de terres ou gestionnaires d’usines, des métropolitains installés plus récemment, et des descendants d’engagés indiens. Les secteurs de l’économie de l’île semblaient répartis selon ces origines, des hydrocarbures à l’automobile et à la distribution. Certaines familles vivaient de petites entreprises, d’autres de sociétés plus solides.
Ce regard n’aide pas à soigner une banane. Il explique pourtant pourquoi une consigne venue d’un laboratoire passe, ou ne passe pas, d’un propriétaire à un chef de culture puis à un ouvrier. Une parcelle porte aussi l’histoire de ceux qui l’ont travaillée.
6. L’humain : une équipe
Le sixième regard est le plus simple à décrire et le plus difficile à tenir. Il voit les personnes qui font le travail. Sa question, dans une enquête : les relevés sont-ils fiables ?
J’encadrais une petite équipe martiniquaise. Nous passions nos journées ensemble, dans la boue, sous les averses, entre les rangs. Nous plaisantions beaucoup, dans le respect. Ils m’ont appris les noms créoles des lieux, l’histoire des quartiers, les codes des plantations. Je leur demandais en échange une rigueur absolue : mêmes dates, même méthode, mêmes gestes, sur 120 parcelles et deux îles.
Toute la valeur d’une enquête statistique repose sur cette discipline. Une mesure prise un jour de pluie au lieu d’un jour sec, un fruit choisi au hasard au lieu d’être tiré selon le protocole, et le résultat devient inutilisable. La qualité des données dépend de la confiance entre ceux qui les recueillent et celui qui les analyse. Cette confiance ne se décrète pas, elle se construit dans les rangs.
Le croisement
Chaque lecture est exacte. Aucune ne suffit.
L’ingénieur connaît la cause et n’a pas le pouvoir d’agir. L’industriel a le pouvoir d’agir et agit au mauvais endroit. Le producteur décide du geste et n’a pas intérêt à le payer. L’entrepreneur voit le marché et ne trouve pas de client. L’éclectique explique la résistance des habitudes. L’humain garantit que les chiffres disent vrai.
La décision utile naît au croisement de ces regards. Elle tient en trois questions : qui nettoie, qui paie, qui vérifie ? Tant que ces trois réponses désignent des personnes différentes, sans lien entre elles, le point orange reste sur l’étal.
Ce que j’en ai gardé
J’ai appliqué cette grille à tous les dossiers que j’ai ouverts depuis. Dans les étables, en cherchant pourquoi un lait était déclassé. Dans les vignes de Provence, en me demandant pourquoi un permis de construire était refusé. Dans le négoce, en voyant le prix du vrac changer de nature. Chaque fois, un seul regard donnait une réponse juste et incomplète. Chaque fois, la solution apparaissait quand je faisais parler les six.
Je vous propose l’exercice. Prenez un sujet qui vous occupe, un produit, une entreprise, un territoire. Posez-lui les six questions : quelle est la cause, où puis-je agir, qui paie, qui achètera, d’où cela vient-il, et qui fait vraiment le travail ? La réponse qui manque est souvent celle qui débloque tout.
Prochain épisode : Fort-de-France, 1996. Posséder, gérer, exploiter : trois métiers, trois familles.
Rien n’arrive par hasard.
Thomas Carteron
