Kessel

Un hectare de Roland-Garros vaut 20 hectares de Chambertin

La saison Roland-Garros, lue comme un actif.

Le Dessous des Etiquettes
5 min ⋅ 15/07/2026

Pendant 15 jours, des millions de regards se posent sur un sol qu’ils croient connaître. Une surface de jeu, ocre, balayée entre deux points. Cette saison, je l’ai lue autrement : comme une question de terre, de racine et de propriété.

Voici la saison entière, ramenée à sa forme courte. Une pièce reste à la lisière du stade, une vigne bien vivante que je garde pou la fin.

La craie sous le court

Tout commence par un accident. En 1880, à Cannes, les jumeaux anglais Renshaw, vainqueurs de Wimbledon, voient le soleil méditerranéen brûler le gazon de leurs courts. Ils le recouvrent d’une poudre ocre, tirée des pots en terre cuite défectueux de Vallauris, village de céramistes situé à cinquante kilomètres. Les pots brisés deviennent des courts. Cent quatre d’entre eux à Cannes dans les années qui suivent.

Trente ans plus tard, deux ingénieurs de l’Oise transforment l’improvisation en technique. En 1909, ils posent ce que la Fédération française de tennis appelle encore la stratigraphie française : trois couches superposées. Au fond, du mâchefer ou de la pouzzolane, qui draine. Au cœur, sept à dix centimètres d’une matière qu’ils nomment le craon, mot picard venu du latin creta, la craie. En surface, deux millimètres seulement de brique pilée, l’ocre que tout le monde croit être la terre battue.

Le cœur du court est donc de la craie. Et pas n’importe laquelle. Une craie du Crétacé du Bassin parisien, vieille de 80 millions d’années, broyée à une granulométrie de zéro à deux millimètres. Cette formation affleure ailleurs, plus à l’est : elle constitue le substrat de la Champagne crayeuse, Avize, Cramant, le Mesnil-sur-Oger. Les racines de Salon et de Krug plongent dedans.

Le sol que la balle touche en surface et celui que la vigne traverse en profondeur appartiennent à la même cuvette sédimentaire. Porosité fine, eau retenue sans être stockée, drainage rapide, stabilité sous compression. Les mêmes propriétés servent deux usages qu’aucun géologue n’avait prévus : porter une vigne, tenir un court. Roland-Garros joue, sans le savoir, sur un cousin géologique de la Champagne.

Les champions qui ont choisi une terre

Deuxième arrêt, la main sur le sol. La plupart des champions rangent leur fortune dans la pierre urbaine, qui se loue, se revend, se déprécie. Une poignée choisit une terre qui dure.

Jean Tigana achète un château dans le Médoc dès 1987, avant même la fin de sa carrière de footballeur. Il le revend, puis acquiert en 1997 le domaine de Cassis qu’il tient encore : 14 hectares en AOC, blanc et rosé, agriculture biologique, médaille d’or au Concours général agricole en 2009. Presque quarante ans de vigne. Tony Parker prend en 2022 quarante hectares de Côtes-du-Rhône dans le Vaucluse, majoritairement en bio, et conserve le nom du domaine au lieu d’y coller le sien. Thomas Muster cultive soixante hectares en Styrie autrichienne. Novak Djokovic a replanté cinq hectares en Serbie, sur une friche d’époque romaine, un sol qui portait déjà de la vigne il y a deux mille ans. Le geste relie une carrière courte à une transmission longue. On ignore si les ceps ont déjà porté fruit, mais le greffage de son nom à cette terre dit assez son dessein. Greg Norman a fondé ses domaines en Australie et en Californie dès 1996. Yao Ming produit dans la Napa depuis 2011, pour réexporter vers la Chine.

Sur des centaines de carrières sportives à haut revenu, ils sont une poignée. C’est le contraste qui m’intéresse, davantage que la liste. Trois traits les réunissent. Un lien au sol antérieur à la carrière, jamais une découverte tardive. Une signature à transmettre plutôt qu’à revendre, ce que l’immobilier urbain refuse d’offrir. Et l’acceptation de la lenteur : une vigne replantée donne son premier fruit cinq ans après, un domaine restauré se rentabilise en dix. Le champion qui s’y engage quitte le temps du match pour celui de la parcelle.

Le lien au sol antérieur à la carrière distingue celui qui revient à une terre de famille de celui qui s’offre un décor une fois la fortune faite. La signature à transmettre implique d’accepter que la valeur se lise sur deux ou trois générations, non sur un exercice comptable annuel. L’acceptation de la lenteur reste le vrai filtre : un sportif habitué à conclure en trois sets doit apprendre qu’une vigne replantée ne se presse pas et qu’un recépage se juge à dix ans.

Peu en sont capables.

L’œil qui lit une trace

Troisième arrêt, le geste. Sur l’argile, l’arbitre descend de sa chaise et se penche pour lire l’empreinte laissée par la balle. Le vigneron s’accroupit pour lire la couleur, la fissure, la profondeur racinaire de sa parcelle. Le même geste, deux scènes : la preuve directe, lue par un œil, avant la donnée. Ce que le tennis rappelle à l’agronomie tient là. Une trace vaut ce que vaut l’œil qui la lit.

La couleur révèle d’abord l’état du profil de sol : une terre sombre en surface trahit la présence de matière organique, tandis que des taches grises ou rouille en profondeur signalent l’hydromorphie, excès d’eau et asphyxie des racines. La structure, ensuite, parle : les fissures d’un sol argileux racontent son gonflement et sa rétraction, donc sa capacité à retenir l’eau ou à la restituer. La profondeur d’enracinement, enfin, mesure la réserve utile où la vigne puisera pendant l’été sec. Un capteur ou un satellite déduit ces données depuis la surface. L’œil, lui, descend.

Jusqu’ici, la surface. Maintenant, le bilan. Ce qui suit est resté à l’écart des publications, et paraît ici pour la première fois.

Trois sponsors, trois rapports au sol

Roland-Garros affiche trois grands financeurs. Vus du court, trois logos voisins sur le même grillage. Descendez au sol, et les trajectoires divergent.

LVMH garde. Plus de 3 000 hectares de vignes dans le monde, tous conservés. En Champagne, Moët & Chandon détient à lui seul 1 300 hectares, dont la moitié en Grand Cru, le plus vaste domaine d’un seul tenant de la région. À Bordeaux, Cheval Blanc et Yquem. En Provence, Esclans depuis 2019, le Galoupet, puis Minuty. En Napa, cinq cents hectares. Aucune cession de foncier viticole depuis vingt ans : le groupe achète, plante, replante, intègre. Chez lui, le sol est la matière même de la marque, et cette matière reste.

Pernod-Ricard arbitre. Il rachète Sainte Marguerite en 2022, Cru Classé de La Londe, premier Cru Classé français du groupe. Puis Terres de Ravel en 2024, 280 hectares. Puis Deffends en 2025. Et à l’été 2024, il vend l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Espagne, Jacob’s Creek et Campo Viejo. Le détail qui éclaire tout : l’achat de Ravel précède de trois mois la vente des antipodes. Le groupe a financé son retour en Provence avec ce qu’il cédait à l’autre bout du monde. L’argent quitte le vignoble dispersé à faible marge et revient là où la marge est la plus forte, sans jamais quitter le métier.

Nestlé se sépare. Financeur du tournoi depuis 1978, quarante-huit ans de fidélité, un record dans le sponsoring sportif. Il cède au même moment ses eaux, Perrier, Vittel, Contrex, un ensemble valorisé autour de 5 milliards, conseil Rothschild, division filialisée en janvier 2025. Le contexte pèse lourd : en 2024, le groupe a reconnu des traitements interdits sur ces sources, et des millions de bouteilles ont été détruites après une contamination des forages. Le plus ancien fidèle du tournoi vend la source, faute de savoir encore la tenir.

Trois financeurs, trois gestes. L’un possède et garde. Le deuxième vend au loin pour acheter ici. Le troisième cède la racine du métier. La différence tient au rapport au temps long, jamais au capital, qui abonde chez les trois.

Le foncier le plus discret de Paris

Reste la pièce que les rapports laissent de côté : le stade lui-même. 12,5 hectares à la Porte d’Auteuil, dans le 16e, depuis l’extension validée par le Conseil d’État en 2019, gagnée contre les serres botaniques historiques. Propriété de la Fédération française de tennis depuis 1928.

Au prix du bâti de la zone, autour de 15 000 euros le mètre carré selon les références notariales parisiennes, l’hectare de stade approche 150 millions d’euros. L’ensemble avoisine 1,9 milliard. L’un des plus gros actifs immobiliers privés de Paris intra-muros, et personne n’en parle.

Mettons ce chiffre en regard des fonciers les plus chers de France. Un hectare de Chambertin, sommet de la Bourgogne, vaut environ 8 millions d’euros. Un hectare de Champagne Grand Cru en Côte des Blancs, 1,7 million. Un hectare de terre céréalière française, 6 100 euros selon les rapports Safer. Un hectare de Roland-Garros vaut donc 20 hectares de Chambertin, 90 hectares de Champagne Grand Cru, 25 000 hectares de blé.

Pourquoi ce silence autour d’un tel actif ? Parce que ce foncier produit un tournoi, jamais un bien marchand. Le stade échappe à la vente comme à la location. Il sert deux semaines par an, et tourne au ralenti les cinquante autres. Aucun marché ne se forme, donc aucun analyste n’a intérêt à le valoriser. Retiré du circuit, il ignore la spéculation, les fonds, l’évaluation trimestrielle. Le foncier reste, simplement. Ce silence est sa protection.

La grille

Trois lois gouvernent ce foncier, et elles gouvernent aussi les plus grands crus.

La rareté que la géographie fixe. Personne ne fabrique un hectare de Chambertin supplémentaire, ni un hectare de stade de plus à la Porte d’Auteuil.

La valeur que le nom porte. Un hectare de Chambertin donne environ 7 000 bouteilles par an. Le rendement d’exploitation reste sans commune mesure avec le prix du sol. C’est le nom qui tient le prix, jamais la récolte. Parfois un patronyme de célébrité, devenu marque de vin.

La transmission qui interdit la cession. Les Grands Crus de Bourgogne passent en famille depuis cinq à huit générations. Le stade passe à la Fédération depuis 1928. Dans les deux cas, un statut juridique protège l’actif contre la financiarisation. En Provence, les grands groupes ont renversé ce principe, à force de rachats.

Les trois critères s’appliquent à l’identique. L’un est étudié, scruté, chiffré chaque année. L’autre reste invisible.

La vigne cachée du stade

À la lisière du court Simonne-Mathieu, si elle a survécu au chantier de 2019, pousse une vigne japonaise ornementale, la vigne de Coignet. En 1875, les époux Coignet, lyonnais, en rapportent du Japon les graines d’une liane de montagne, le yama-budo. Ils les confient à Victor Pulliat, ampélographe du Beaujolais, qui la cultive et en trace la première description. Le botaniste Jules-Émile Planchon la publie en 1883 sous le nom de Vitis coignetiae, en plein ravage du phylloxéra. On a cru un temps que ces vignes d’Asie serviraient de porte-greffe résistant au puceron. Elles ont échoué.

Vers 1883 et 1884, Henri Degron, ancien directeur des postes françaises à Yokohama, aurait rapporté du Japon quelque 1 500 plants de vignes de montagne. Il les confie à Gustave Foëx, directeur de l’École nationale d’agriculture de Montpellier, ainsi qu’au Muséum de Paris et aux écoles de Grignon et de Versailles. L’objectif était double : tester la résistance au phylloxéra et évaluer leur compatibilité au greffage. Le verdict tombe sans appel : la résistance s’avère insuffisante, les plants ne fructifient pas. En 1899, il ne subsiste plus un seul pied de Vitis coignetiae dans ces collections. Pourtant, Degron obtient une médaille d’argent à l’Exposition universelle de 1900 pour ses vins franco-japonais, curiosité sans lendemain.

La France a sauvé son vignoble en greffant ses cépages sur des racines américaines, pas sur cette liane aux feuilles rouges d’automne, reléguée depuis au rang de plante d’ornement. Aujourd’hui, elle survit dans la collection de l’INRAE, au domaine de Vassal, près de Marseillan.

Ironie discrète : le sol le plus cher de Paris ne produit pas de raisin. Et la seule vigne qui borde ce sol n’en donne pas non plus, gardée pour sa seule beauté. Or un vignoble entier tient debout sur des racines étrangères, mémoire vivante qu’un pays garde ou laisse filer.

Voilà la saison, ramassée. Elle part de la craie sous l’ocre du court et finit sur le sol le plus cher de Paris. La terre vivante précède toujours le bilan qui la chiffre.

Un choix a mené ici. Suivons la trace jusqu’au sol.

Thomas Carteron

Ingénieur agronome (PURPAN), ancien vigneron en Provence, observateur du foncier rural et viticole français.

Les dossiers complets, hors LinkedIn : https://ledessousdesetiquettes.kessel.media/posts

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Par Thomas Carteron