Rappel de la partie 1
Il y a quinze jours, la première partie de ce numéro a posé trois mécaniques de destruction française.
Le vignoble : on paie pour le détruire. 34 400 hectares à arracher. 130 M€ d'argent public. Ce ne sont pas les vignerons en difficulté qui partent, ce sont les héritiers qui ne reprennent pas. Le foncier viticole français se stratifie par prime de nom, l'écart Champagne / Languedoc atteint 1 sur 78.
Les brasseries : on les laisse fermer. 209 défaillances en une seule année. Une filière construite en 15 ans, défaite en 18 mois. Verrouillage de l'amont par InVivo / Malteries Soufflet (2,2 Md€ en 2021). Mécanique des « prêts brasseurs » qui sont en réalité des avances sur remises de fin d'année, l'exclusivité de fait, sans le mot.
La balance commerciale : on encaisse sans piloter. 13 Md€ d'excédent vins-spiritueux par an. 41 M€ de promotion publique. Ratio 1 pour 317. Trois bases juridiques américaines en 14 mois. Sopexa démantelée en 2018. Aucun attaché vinicole en ambassade.
Trois renoncements alignés. Une doctrine d'évitement.
Cette seconde partie traite ce que l'Italie fait au même moment, et ce que les juges français commencent à réparer.
Quatre scènes pour fermer le récit
Quatre scènes, dont une qui n'a rien à voir avec une politique publique, mais qui éclaire les trois autres.
Elle investit un milliard. Nous arrachons. Et son bateau-école fait dans 31 ports une dégustation de vins italiens organisée par l'ambassade.
Premier acte. En février 2026, Giorgia Meloni annonce un plan vin d'un milliard d'euros. L'Italie défend, agrège, communique. La France ne le fait pas, alors qu'elle dispose probablement du même volume budgétaire activable.
Sous mes pieds : 70 ans de vide. Devant moi : 21 jours. Ni l'industriel, ni l'œnologue. C'est moi qui l'ai découvert.
Pause. Une digression personnelle, mais qui éclaire la suite. Juillet 2008 au Domaine de Tamary, dans le Var. La fragilité d'un actif ne se voit jamais pendant l'audit, c'est précisément ce que les pouvoirs publics ne savent pas non plus voir sur la filière agricole.
Salon 2026. Zéro vache. Zéro volaille depuis 7 ans. 250 gardes du corps autour du Président. Deux syndicats agricoles majeurs en boycott.
Deuxième acte. Le Salon de l'Agriculture, qui devrait être la scène de la proximité républicaine avec le monde paysan, se tient désormais sous escorte armée et sans ses animaux. Le miroir est cruel.
Le 31 mars, le juge de Melun suspend les restrictions ANSES sur le cuivre. Trois syndicats contre l'État. La souveraineté se défend désormais devant les tribunaux.
Troisième acte. Quand l'État cesse de défendre, les opérateurs prennent eux-mêmes le contentieux. Et gagnent. C'est, dans tout ce numéro, le seul signal positif, mais il vient des tribunaux, pas des ministères.
Quatre scènes. Le même fil que la première partie. Mais une issue qui se dessine.
Épisode 4 : Elle investit 1 milliard, nous payons 130 millions pour arracher
Giorgia Meloni présente le Plan Vin italien, février 2026.
Même continent. Même contraction de la demande. Mêmes droits de douane américains à 15 %. Deux réponses opposées.
L'Italie a annoncé en février 2026 1 milliard d'€ sur la filière viticole. L'enveloppe agrège la politique agricole commune, les fonds nationaux, et la campagne nommée « Coltiviamo ciò che ci unisce », « nous cultivons ce qui nous unit ».
Le budget italien de promotion à l'export s'établit à 193 millions d'€. Décomposition : 93 M€ via l'OCM Vino européenne, 100 M€ via l'agence ICE (Institut national italien pour le commerce extérieur). C'est le premier budget de promotion viticole d'Europe.
La stratégie italienne n'est pas seulement budgétaire.
Elle est doctrinale, diplomatique, narrative. Quatre piliers.
Pilier 1 : L'UNESCO comme arme de marque. La cuisine italienne a été inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO en décembre 2025, première fois qu'une cuisine nationale entière entre dans ce registre. La candidature avait été déposée en 2023 et instruite plusieurs années par le ministère de la Culture italien. Le vin est partie intégrante de l'inscription. L'effet de halo profite à toute la filière agroalimentaire italienne, qui peut désormais s'appuyer sur un sceau supranational sans équivalent dans le monde.
Pilier 2 : Le Prosecco comme cheval de bataille mondial. Adossé au cocktail Spritz, le Prosecco est devenu l'effervescent le plus vendu au monde, devant le Champagne en volume depuis 2017. Le récit est calibré : produit accessible, mode de consommation simple, imaginaire italien. Le Champagne reste devant en valeur, mais il a perdu la bataille des volumes.
Le record d'export viticole italien en 2024 s'établit à 8,1 milliards d'€. La France, elle, dégage 13 milliards d'excédent commercial sur ses vins et spiritueux, mais avec un budget de défense de filière dix fois inférieur.
Pilier 3 : La diplomatie navale. Le bateau-école Amerigo Vespucci, fierté de la marine militaire italienne, a effectué entre 2023 et 2025 un tour du monde de 31 escales. Dans chaque port, une dégustation de vins italiens organisée par l'ambassade locale. C'est l'État italien qui transporte la promotion de sa filière dans la cale d'un trois-mâts militaire de 1931.
L'effort se poursuit avec les Jeux Olympiques d'hiver Milan-Cortina 2026, le vin italien est intégré comme partenaire officiel des cérémonies et des espaces d'hospitalité. La chaîne publique Rai diffuse en parallèle une campagne nationale pro-vin sur ses antennes les plus regardées.
Aucun équivalent français. La Marine nationale ne porte pas la filière vin. France Télévisions ne diffuse aucune campagne nationale de promotion. Personne, dans la diplomatie économique française, ne défend les exportateurs sur le terrain.
Pilier 4 : La défense politique à Bruxelles. Depuis 2023, Giorgia Meloni mène un combat de plusieurs années à Bruxelles contre le Nutri-Score et contre les étiquettes d'alerte sur les bouteilles de vin. Le ministre de l'Agriculture italien, en réponse à une question parlementaire, a déclaré : « Le vin représente notre Histoire et notre Culture. »
La France, sur le même dossier, oscille. Aucune position publique de défense. Pas de mobilisation diplomatique. Le Nutri-Score est une initiative française, et la France peine à défendre son propre vin contre une politique de santé publique nationale.
Inde : la négociation que la France ne mène pas.
L'Italie négocie depuis 2024 avec le gouvernement indien une baisse des droits de douane sur le vin de 150 % à 20 %. L'accord est en phase finale, attendu pour fin 2026.
La France n'a pas de table de négociation comparable. Le marché indien est l'un des plus prometteurs au monde sur les vingt prochaines années, classe moyenne en croissance, demande premium en forte hausse, consommation par habitant encore marginale.
Les négociations bilatérales sur les droits de douane vin sont pilotées en Europe au niveau national. Chaque État membre y va seul. L'Italie le fait. La France ne le fait pas.
Loi Évin : on a le droit, on ne le fait pas.
Depuis 2016, la loi Évin a été modifiée. La communication sur les terroirs, les appellations et le patrimoine gastronomique est explicitement autorisée. La modification a été votée. Elle ne fait plus débat juridique.
Et pourtant, aucune campagne nationale de promotion publique du vin français n'existe. Pas une seule, depuis dix ans.
Quand les douanes américaines ont imposé 15 % sur tous les vins européens en 2025, l'Italie a pris la perte estimée à 300 millions d'euros par an et a immédiatement réorienté vers le marché brésilien, indien et émirati. La France a publié un communiqué de la FEVS demandant un soutien public.
Le Salon comme miroir : Macron entouré, Meloni en première ligne.
Au Salon de l'Agriculture 2026, Emmanuel Macron est venu, comme chaque année. Il était entouré de 250 gardes du corps. La Confédération paysanne et la Coordination rurale ont boycotté l'inauguration.
Au même moment, à Bruxelles, Giorgia Meloni défendait directement le vin italien contre le Nutri-Score.
Deux États. Deux scènes. Deux choix qui produisent des effets opposés sur la même filière confrontée à la même contraction de consommation.
Le détail qui n'est pas dans le post LinkedIn. Le « 1 milliard » annoncé par Giorgia Meloni est, à proprement parler, un chiffre d'annonce politique. Le budget de la politique commune OCM Vino italienne s'établit à environ 324 millions d'euros par an, soit sur le cycle agricole 2023-2027 un peu plus de 1,6 milliard. La somme communiquée correspond à l'enveloppe agrégée, pas à un effort budgétaire net additionnel. Mais c'est précisément ce que la France ne fait pas : agréger, communiquer, défendre. La France a probablement à peu près le même volume budgétaire activable sur sa filière vins-spiritueux à travers l'OCM, FranceAgriMer, Business France et les interprofessions. Elle ne le revendique pas, ne le coordonne pas, ne l'utilise pas comme effet d'annonce. La différence n'est pas d'abord financière. Elle est politique. Quand l'Italie dépense un euro, elle annonce qu'elle dépense un euro. Quand la France dépense un euro, elle s'excuse de le faire.
Encadré insider : Le chai fragile
Domaine de Tamary, Var. Vendanges 2008.
Je m'autorise une digression, elle éclaire la suite.
Quand j'ai repris le Domaine de Tamary en 2005, le précédent propriétaire avait fait rénover. Un industriel avec les moyens. Un œnologue reconnu en accompagnement. Sur le papier, tout était neuf.
Cuverie inox dernière génération. Pressoir pneumatique. Pompes péristaltiques. Le matériel coche toutes les cases d'un domaine moderne.
3 ans plus tard, début juillet 2008, je marche dans la cuverie en préparation des vendanges. Un endroit sonne creux sous mon pied. J'écarte une caisse. Je tape. Le béton chante. Je creuse à la masse, sur une zone d'1 m².
Il n'y a plus rien sous la chape.
L'eau de nettoyage, depuis la construction 70 ans plus tôt, avait pris un chemin d'évacuation imparfait. Elle s'infiltrait sous le sol. Elle avait emporté, année après année, le sable sur lequel la chape était posée.
Les fondations tenaient, par chance, parce qu'elles étaient appuyées sur le mur en pierre périphérique du bâti d'origine, construit dans les années 1930.
21 jours avant les vendanges. Les salariés en congés payés.
J'ai tout refait seul.
Cassé la dalle au marteau-piqueur, sur une cuverie de 180 m². À 35 °C. Avec un casque anti-bruit et une douleur permanente dans l'avant-bras droit. Trois jours pour casser. Deux jours pour évacuer les gravats.
Vibré le sol entre des murs en pierre de 50 cm d'épaisseur, en sentant à chaque coup que quelque chose pouvait basculer. Les murs en pierre sèche tiennent par leur masse et leur calage. Une vibration mal placée peut faire descendre un mètre cube de pierres.
J'ai stoppé deux fois. Une fois parce qu'une fissure s'est ouverte sur un mur porteur. Une fois parce qu'un pan de pierre a glissé dans l'angle nord-est. Replacé à la main, en me concentrant sur le calage des pierres autour. Reparti.
Refait le radier sur 40 cm de calcaire tassé. Les toupies de béton sont arrivées 3 jours avant la fermeture des chantiers de travaux publics pour l'été, fenêtre administrative qui se ferme tous les ans à la même date dans le Var.
Trois toupies. 24 m³ de béton fibré. Coulé en deux heures à 35 °C, avec un retardateur de prise commandé en urgence chez le fournisseur de Toulon. Si le retardateur n'avait pas tenu, la chape prenait pendant le coulage. Catastrophe pure.
La cuverie inox neuve a été remontée juste à temps. Première vendange : 12 septembre 2008. Trois semaines après la dernière étape du chantier.
Ce que je retiens, à 18 ans de distance, n'est pas l'anecdote technique. C'est que l'industriel et l'œnologue qui m'avaient précédé n'avaient pas vu.
Pas par négligence. La fragilité d'un actif ne se voit jamais pendant l'audit. Elle se révèle quand vous en êtes responsable.
Pourquoi cette histoire dans une newsletter sur la souveraineté agricole ?
Parce que c'est exactement ce qui se passe à l'échelle nationale.
Les décideurs publics gèrent la filière comme l'industriel gérait le chai : par audit, par rapport, par certification. Personne ne marche dans la cave. Personne ne tape sur le sol.
Et un beau matin, on découvre qu'il n'y a plus rien sous la chape.
Épisode 5 : Le Salon sans vaches
Salon de l'Agriculture 2026. Source : Laurence Girard, Le Monde, 25/02/2026.
Février 2026. Le Salon de l'Agriculture ouvre Porte de Versailles.
0 bovin dans les travées. 0 volaille.
La dermatose nodulaire contagieuse (DNC) sévit chez les bovins français depuis l'été 2025. La grippe aviaire frappe les volailles depuis 2019, soit sept éditions consécutives du Salon sans présentation de volaille. L'addition des deux interdictions a produit ce 2026 sans animaux d'élevage majeurs.
Dans les allées, des vaches en plastique grandeur nature ont été installées. Pour que les enfants aient quelque chose à caresser. Pour que les photos officielles aient un cadre. Pour que le slogan tienne.
Le slogan, justement, méritait d'être noté. Thème officiel de l'édition : « Générations Solutions ». Slogan secondaire affiché en grand sur les portiques d'entrée : « Venir, c'est soutenir. » Et une formule officielle pour justifier l'absence des bêtes : « Cette année, tous les animaux sont égéries ».
Quand on remplace les vaches par du plastique et qu'on baptise le résultat « égéries », on n'organise plus un Salon de l'Agriculture. On organise une scène de communication.
Les chiffres du décrochage.
437 000 visiteurs en 2026, contre 620 000 en 2025. Une chute de 29,5 %.
62 ans d'existence du Salon. Première fois sans bovins ni volailles ensemble.
Et un fond plus profond, peu commenté dans la presse généraliste :
349 600 exploitants agricoles français restants (recensement agricole 2020, mise à jour 2024). C'est moitié moins qu'il y a vingt-cinq ans. La moitié partira à la retraite d'ici dix ans, sans reprise dans la majorité des cas.
Le revenu net moyen d'un éleveur bovin-viande tourne autour de 18 000 € par an, sans compter le travail du dimanche.
Les signalements à Agri'écoute, la ligne dédiée au mal-être agricole, ont augmenté de 30 % entre 2023 et 2024. On ne parle pas ici de coups de blues. On parle de signalements de détresse caractérisée, avec parfois suicide à la clé.
Sur la viticulture spécifiquement, le décrochage est différent mais structurel : la consommation française de vin a été divisée par deux en 54 ans. De 46 millions d'hectolitres à 23 millions. Un Français adulte buvait 100 litres de vin par an en 1970. Il en boit 36 aujourd'hui.
Ce n'est pas un épisode sanitaire isolé.
C'est la convergence de trois mécaniques que la filière connaît depuis dix ans et qu'aucun ministre n'a réellement piloté :
Mécanique | Réalité documentée | Source |
|---|---|---|
Pyramide des âges inversée | 50 % des éleveurs partiront en retraite d'ici 10 ans, sans reprise dans la majorité des cas | Recensement agricole 2020, mise à jour 2024 |
Densité d'élevages effondrée | Suffisamment basse pour que les épizooties se propagent rapidement sur les troupeaux restants | Filière |
Revenu net éleveur bovin-viande | 18 000 €/an, sans compter le travail du dimanche | MSA, 2024 |
L'absence visible : le boycott que personne n'a relayé.
Au-delà du décor de plastique, deux faits politiques majeurs ont marqué l'édition 2026, sans recevoir le traitement médiatique qu'ils méritaient.
La Confédération paysanne a boycotté l'inauguration officielle. La Coordination rurale aussi. Deux des trois principaux syndicats agricoles français ont refusé de se trouver au même endroit que le Président de la République à l'ouverture du Salon.
Emmanuel Macron est venu quand même. Entouré de 250 gardes du corps, selon les chiffres communiqués par le ministère de l'Intérieur.
Dans un Salon de l'Agriculture, le Président de la République doit pouvoir serrer des mains, caresser une vache, déguster un fromage. Devoir mobiliser 250 hommes pour garantir sa sécurité dans une scène traditionnelle de proximité républicaine est un signal politique majeur. Personne ne l'a relevé.
La souveraineté alimentaire française repose sur des opérateurs qu'on a désinvestis pendant trente ans. Le Salon 2026 met en scène ce désinvestissement avec une honnêteté involontaire.
Quand on a remplacé les vaches par du plastique, on a aussi remplacé la conversation publique sur l'élevage. On parle marketing territorial. On ne parle plus bilan d'exploitation, ratio pied/tête, prix de l'aliment.
Le détail qui n'est pas dans le post LinkedIn. Lors de la conférence de presse d'ouverture, le ministre de l'Agriculture a évoqué « la résilience du modèle français ». Le mot a été repris en boucle dans les dépêches AFP. Aucun journaliste n'a relevé qu'un modèle dont le Salon emblématique se tient sans ses animaux n'est pas exactement un modèle qui se maintient. « Générations Solutions ». La génération en question, je l'ai croisée dans les allées : des jeunes installés bio, des fils de viticulteurs en transmission, des techniciens d'élevage. Ils ne sont pas venus pour le marketing. Ils sont venus pour parler à des familles qui auraient pu reprendre, et qui ne reprendront pas. Le Salon est devenu une scène de deuil organisée. Personne n'ose le formuler. Et pendant que le Salon s'organisait autour de ses vaches en plastique, l'accord UE-Mercosur entrait dans sa phase d'application provisoire, approuvé en majorité qualifiée au Conseil européen le 9 janvier 2026 (22 voix pour, 5 contre, dont la France). L'agriculture française venait de subir un choc tarifaire structurel sans qu'aucune ligne ne s'en émeuve dans les allées du Hall 1.
Épisode 6 : Le cuivre, ou la France contre l'Europe
Tribunal administratif de Melun, ordonnance n° 2604892 du 31/03/2026.
En agriculture biologique, le cuivre est l'un des rares fongicides autorisés contre le mildiou. Pas une préférence agronomique. Un outil de survie sur les millésimes pluvieux.
L'ANSES (l'Agence nationale de sécurité sanitaire) a lourdement restreint son usage en juillet 2025. Doses plafonnées. Fenêtres d'application réduites. Restrictions étendues à des produits cuprés jusque-là utilisés couramment en bio. Le calibrage s'est fait sans considération régionale, sur la base d'une lecture uniforme du territoire français.
La pression mildiou n'est pas uniforme. La règle, si.
Le mildiou de la vigne (Plasmopara viticola) est un champignon qui se développe en conditions humides et tièdes. Mais ce qui le déclenche et le relance, ce n'est pas l'eau du sol : c'est la durée d'humectation du feuillage et l'humidité de l'air. Le sol n'entre dans le cycle qu'au démarrage, quand les oospores hivernées dans la litière sont projetées sur les feuilles basses par une pluie de printemps. Passé ce stade, ce sont les cycles secondaires, foliaires, qui font la saison.
En Provence, les étés secs et ventés assèchent vite le feuillage : la pression mildiou reste basse, quelques traitements ciblés suffisent.
En Bourgogne, en Alsace, dans le Bordelais, la pluviométrie de printemps et d'été entretient une humectation prolongée du feuillage, le facteur qui déclenche et relance la maladie. Là, avec les restrictions imposées, les opérateurs bio n'avaient plus la marge agronomique pour conduire une campagne sereinement.
Une attaque de mildiou non contenue, c'est 30 à 80 % de récolte perdue en une seule saison. Pas un problème de marge. Une question de viabilité de l'exploitation sur l'exercice.
Le 31 mars 2026 : trois syndicats contre l'État.
Le 31 mars 2026, le juge des référés du tribunal administratif de Melun a suspendu les décisions de l'ANSES (ordonnance n° 2604892 du 31/03/2026).
3 organisations ont porté le recours ensemble : la CNAOC, Confédération nationale des appellations d'origine contrôlées viticoles ; France Vin Bio, la fédération des vignerons bio ; la FNAB, Fédération nationale d'agriculture biologique.
Trois syndicats représentant des sensibilités différentes mais une même filière. Coût total du recours : environ 200 000 euros, financés sur cotisations syndicales.
Motifs retenus par le juge : urgence agricole caractérisée. Absence d'alternatives efficaces. Conséquences économiques et techniques majeures. Disproportion manifeste entre les restrictions imposées et le bénéfice sanitaire poursuivi.
Pour suspendre une décision administrative qui mettait en péril l'équilibre de plusieurs centaines de domaines, la filière a dû se financer elle-même un recours juridique. L'État qui restreint, et la filière qui paie pour qu'on annule la restriction. Mécanique singulière.
La vraie question dépasse le cuivre.
Pourquoi la France calibre-t-elle ses restrictions sans tenir compte des réalités agronomiques régionales, ni de ce que font ses voisins européens avec les mêmes textes ?
Les vignerons italiens et espagnols travaillent les mêmes molécules dans des cadres réglementaires plus souples. La directive européenne est identique. Sa transposition nationale ne l'est pas.
La France et l'Allemagne sont les 2 seuls États membres de l'Union européenne à avoir transposé la directive sur les produits phytopharmaceutiques cuivrés avec un calendrier accéléré. Tous les autres ont attendu la limite légale fixée par Bruxelles.
Cinq ans d'avance sur les Italiens. Six ans d'avance sur les Espagnols. Pendant ces cinq ou six ans, les opérateurs français bio porteront seuls le surcoût et le risque agronomique pendant que leurs concurrents ibériques et transalpins continueront avec les mêmes molécules.
Quand on parle de souveraineté agricole, c'est aussi ça : la capacité d'un État à ne pas se précipiter sur les transpositions les plus dures de textes communs. Cette capacité, la France ne l'a pas systématiquement exercée.
Une réglementation uniforme appliquée à des terroirs différents n'est pas une politique sanitaire. C'est un avantage compétitif offert à l'étranger.
Le rappel Chatonnet : le bio français en recul.
L'épisode cuivre s'inscrit dans un mouvement plus large. La France a perdu 56 000 hectares en agriculture biologique en 2024 (chiffre cité par Pascal Chatonnet, œnologue à Bordeaux, dans une tribune LinkedIn du 24 avril 2026).
Quinze pour cent des éleveurs bio se sont décrochés sur les trois dernières années. Les deux tiers de ces sorties sont des déconversions assumées, des opérateurs qui ont abandonné le cahier des charges bio parce que le marché ne payait plus la prime nécessaire pour couvrir le surcoût de production.
Dans le vrac AOP Bordeaux, le prix moyen tourne autour de 900 € par tonneau de 900 litres. Le coût de production d'un même tonneau s'établit à 1 800 € en bio. Le prix de vente couvre la moitié du coût de production.
Ce n'est plus un défaut de demande. C'est une incohérence collective : un système qui valorise un iPhone à 1 479 euros, un café Starbucks à 4,50 euros, un t-shirt Shein à 7 euros, et qui refuse 2 euros de plus sur une bouteille de vin bio française qui rémunèrerait correctement son producteur.
Ceux qui produisent mieux sont punis par un marché aligné sur le prix du moins-disant.
Le détail qui n'est pas dans le post LinkedIn. Le seuil européen pour le cuivre métal en agriculture biologique est fixé à 28 kg/ha cumulés sur 7 ans, soit 4 kg/ha en moyenne annuelle (Règlement d'exécution UE 2018/1981). L'ANSES, par sa décision de juillet 2025, a réduit ce plafond pour la France à des valeurs plus contraignantes, avec des restrictions saisonnières supplémentaires. L'Italie applique strictement le plafond européen, sans surcouche nationale. L'Espagne aussi. L'Allemagne a accompagné ses restrictions d'un fonds public d'accompagnement à la conversion vers les alternatives, doté de 80 M€ sur cinq ans. La France a restreint sans accompagnement budgétaire. Le coût de la transition pèse sur les opérateurs.
Conclusion : Une décision humaine identifiable
6 épisodes. Une seule mécanique.
La France a optimisé le mauvais paramètre. Elle a calibré ses politiques agricoles sur la décroissance d'usage, la baisse de la consommation de vin, de viande, de bière. Et elle a choisi, dans chaque cas, de gérer la décroissance par destruction, par charge, par contrainte. Pas par valorisation, par accompagnement, par défense.
Il existe un contre-argument fort à cette lecture, et il mérite d'être posé clairement. On ne peut pas maintenir artificiellement une offre quand la demande disparaît. Subventionner la production de vin quand la consommation domestique chute de 70 % en 50 ans, c'est probablement reporter la facture sur le contribuable. Cette objection est légitime. Elle est l'objection libérale classique. Elle a sa cohérence.
Mais elle se heurte à un fait que la lecture purement marchande ne traite pas : le foncier agricole est un actif souverain. Il ne se reconstitue pas par décision de marché.
Une vigne arrachée en 2026, on ne la replante pas en 2031 : 6 ans d'interdiction réglementaire, et surtout 30 ans de retour à la pleine productivité. Une brasserie fermée à Cogolin ne rouvre pas. Un éleveur bovin qui sort à 62 ans n'est pas remplacé par un fonds d'investissement à 25 ans.
La souveraineté agricole se mesure en infrastructure, pas en flux. C'est précisément ce que l'Italie a compris. C'est ce que la France refuse de formaliser.
Ce n'est pas une fatalité. Ce n'est pas un cycle. C'est un choix.
Quelqu'un a signé le plan d'arrachage. Quelqu'un a validé les restrictions ANSES sans coordination régionale. Quelqu'un a refusé de relever le budget de promotion à l'export. Quelqu'un a accepté que la France soit le seul pays européen, avec l'Allemagne, à transposer en accéléré les directives phytopharmaceutiques.
Aucun comité n'a contesté. Aucune voix institutionnelle ne s'est élevée pour dire que 13 milliards d'excédent commercial méritaient mieux qu'un communiqué de presse trimestriel.
Ces décisions ont des noms. Elles ont des dates. Elles produiront, dans la décennie qui vient, des effets qu'on documentera comme aujourd'hui on documente les choix industriels des années 1980. La sidérurgie. Le Plan Calcul. Le textile.
Prochain numéro
Le prochain numéro du Dessous des Étiquettes paraîtra dans 15 jours. Il portera sur les cultures souveraines de Provence : l'olivier, les plantes aromatiques, le roseau d'Arundo donax de Cogolin, la tulipe du Var.
Quatre cultures qui résistent là où la vigne a cédé, et pour de bonnes raisons.
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Sources
Épisode 4, Italie Gouvernement italien, annonce du Plan Vin du 05/02/2026. ISMEA, rapport export vino 2024. UNESCO, inscription de la cuisine italienne au patrimoine immatériel, 10/12/2025 (candidature déposée en 2023). Marine militaire italienne, journal de bord du tour du monde de l'Amerigo Vespucci, 2023-2025. Ministère italien de l'Agriculture, déclarations publiques 2023-2026.
Encadré insider, Chai fragile Témoignage personnel. Domaine de Tamary, La Crau, Var. Travaux de remise à niveau de la cuverie, 07/2008.
Épisode 5, Salon 2026 CENECA, communiqués officiels 02/2026. Laurence Girard, Le Monde, reportage Salon 2026, 25/02/2026. Recensement agricole 2020, mise à jour 2024, ministère de l'Agriculture. MSA, signalements Agri'écoute 2023-2024. FranceAgriMer, consommation de vin en France, série longue 1970-2024. Conseil européen, vote sur l'accord Mercosur du 09/01/2026.
Épisode 6, Cuivre / ANSES Tribunal administratif de Melun, ordonnance n° 2604892 du 31/03/2026. ANSES, décisions de retrait partiel des produits cuivrés en viticulture, 07/2025. CNAOC, France Vin Bio, FNAB, communiqué conjoint du 01/04/2026. Commission européenne, Règlement d'exécution UE 2018/1981 sur les produits cuivrés. Pascal Chatonnet, tribune LinkedIn, 24/04/2026, sur les chiffres bio France.
Thomas Carteron
Le Dessous des Étiquettes, une lettre sur l'économie réelle des terroirs français. Pour s'abonner ou échanger : carteronth@gmail.com · LinkedIn.
