Hollywood-lès-Vignes : ce que j'ai vu avant d'avoir les mots

Numéro 1. Six rachats de domaines en Provence, vus depuis les parcelles.

Le Dessous des Etiquettes
6 min ⋅ 01/06/2026

J'ai regardé trois de ces rachats de près. Un depuis la parcelle d'un voisin. Un depuis la cave de Tamary. Un depuis la salle d'attente d'un notaire de Brignoles, où j'étais venu pour une tout autre affaire.

Pendant des années, j'ai rangé ces gens dans la mauvaise case. Un acteur américain qui s'offre des vignes dans le Var, un basketteur qui ouvre un domaine près d'Avignon, un gestionnaire de fonds qui s'installe sur une île à quinze minutes de bateau : une lubie de riches, me disais-je. La danseuse qu'on s'offre une fois la fortune faite.

J'avais tort. Neuf vendanges, puis tout le reste à ne plus quitter ce secteur des yeux : il m'a fallu tout ce temps pour l'admettre.

Le grain de sable, je m'en souviens, c'est un chiffre. Cinq millions de bouteilles. Trente hectares. Ça ne tient pas debout. Trente hectares, c'est cent cinquante mille bouteilles, pas cinq millions. Depuis la parcelle d'à côté, on comprend vite : le raisin arrive d'ailleurs, par bennes entières, et ce qui se vend n'est plus la vigne. C'est le nom sur l'étiquette. Le jour où j'ai vu ça, j'ai cessé de sourire.

Ils n'achetaient pas du vin. Ils achetaient ce que je tenais entre les mains chaque automne sans savoir le nommer : de la rareté, de la réglementation et du temps. Moi je vendangeais. Eux comptaient.

Six noms. Voici ce que j'ai vu derrière chacun, et ce que le post publié sur LinkedIn n'avait pas la place de dire.

Brad Pitt, Château Miraval

Si Miraval a fini par attirer mon regard, c'est par le village. Correns est le premier village de France à s'être converti entièrement au bio, dès les années 1990, longtemps avant que ce soit une mode. Un vigneron remarque ça. Et qui s'intéresse à Correns tombe forcément sur le domaine que Brad Pitt y tient depuis 2011.

Trente hectares de vignes. Il ne vendange pas, ne vinifie pas, ne vend pas lui-même. Avec Angelina Jolie, il s'associe à parts égales avec la famille Perrin, celle de Beaucastel à Châteauneuf-du-Pape, et leur confie la cave. Lui apporte la marque et le capital. Eux apportent la main et la crédibilité.

Ce que le post n'avait pas la place de dire, c'est ce que recouvrent vraiment ces trente hectares. Le domaine fait plusieurs centaines d'hectares de garrigue, de forêt et de lavande, avec un château du seizième siècle et un studio d'enregistrement où Pink Floyd et Sade ont gravé des albums. Les vignes pèsent une fraction de l'ensemble. Pitt n'a pas acheté une cave. Il a acheté un écrin.

Pour atteindre ses millions de bouteilles, Miraval achète du raisin aux domaines voisins. C'est légal, encadré, le raisin reste en AOC Provence. Mais ce qui se vend, ce n'est pas la vigne du domaine. C'est l'étiquette. Le modèle tient sans son propriétaire, et c'est précisément ce qui en fait un actif plutôt qu'un domaine.

Il y a une suite, faite de divorce et de procès, où la part de Jolie a changé de mains et nourrit un litige qui court toujours, des tribunaux américains aux luxembourgeois. Le chiffrage exact, je le garde pour la lettre d'analyse. Il vaut le détour.

Tony Parker, Château Saint-Laurent

Un million d'euros levés en quarante-cinq minutes, en novembre 2023, auprès de trois mille quatre cents particuliers, sur un domaine que personne n'avait encore goûté. Ticket d'entrée : dix euros, via une plateforme de financement participatif. La somme ne payait pas le vin, elle payait la rénovation du domaine.

Parker n'a pas recruté un chef de cave : il a recruté un directeur venu de L'Oréal et de Nestlé. Ce n'est pas un vigneron qui pense marque. C'est un homme de marque qui pense actif. Et il n'a pas acheté un domaine, il a construit une position en deux temps : une part de la Mascaronne, dans le Var, aux côtés de Michel Reybier (Cos d'Estournel, les hôtels La Réserve), puis le château Saint-Laurent près d'Avignon, en Côtes-du-Rhône. Deux appellations, deux montages. Personne ne met dix euros dans des travaux pour le rendement. On les met pour une part de l'histoire de Tony Parker. Un fonds fait la même chose avec une marque de luxe ; lui l'a ouvert au premier venu.

George Lucas, Château Margüi

Lucas a un ensemble de vignobles qui s'appelle Skywalker, et il est dans les vignes, pas à Hollywood. Onze hectares en Californie depuis 1991, un domaine en Ombrie autour d'un ancien couvent, et le château Margüi en Provence. Partout le même geste : des surfaces réduites, bio, vendange à la main. Pas une course au volume, la répétition d'un même soin sur trois continents.

« Margüi » veut dire source en vieux provençal, et la terre porte des amphores gallo-romaines : le nom a près de deux mille six cents ans. Reste une coïncidence que j'aime trop pour la taire. MAR, GUI : à la lettre près, le prénom et le nom de Marie-Christine Guillanton, celle qui a réveillé le domaine en 1999. Le nom ne vient pas d'elle. Il l'attendait.

Car à Margüi, ce sont une vingtaine d'hectares de vignes, repris en 1999 par Marie-Christine et Philippe Guillanton, ce dernier ancien dirigeant de Yahoo, et replantés à partir de 2000 sur des terres dormantes depuis trente ans.

Et c'est là que j'ai un souvenir personnel. J'ai connu les Guillanton. J'ai marché dans leurs vignes. Quand on connaît le geste, on voit ce qu'un dossier de cession ne montrera jamais : la régularité d'une taille, la façon dont une parcelle est drainée, la relation d'un vigneron à son sol. Quinze ans de ce travail, certifié bio, des vins déjà primés et vendus à l'étranger. Philippe m'a touché, je le dis comme je le pense.

En 2017, Margüi rejoint la collection de vignobles Skywalker de Lucas. Il ne rachète pas des hectares : il rachète ces années de gestes déposés dans le sol par les Guillanton, qui avaient relevé une terre endormie. Ce n'est pas une collection de domaines. C'est une constitution de patrimoine.

Patrick Bruel, Domaine de Leos

Il avait investi dans Winamax, et revendu ses parts entre 2018 et 2021, au sommet, pour financer notamment ses projets autour de l'huile d'olive. Un joueur de poker connaît la règle : on quitte la table au bon moment.

Le domaine de Leos, à L'Isle-sur-la-Sorgue, il l'achète en 2007. Une cinquantaine d'oliviers, pas davantage. Il en compte aujourd'hui près de deux mille cinq cents. Ce qui rend Leos intéressant n'est pas l'huile, c'est l'ordre des couches. La marque d'abord : l'huile H, lancée en 2017, primée des dizaines de fois, servie sur de grandes tables, devenue une référence avant même que l'oliveraie n'ait atteint sa pleine taille. Puis le vin. Puis une épicerie fine, puis une ligne de soins tirée de la feuille d'olivier. Puis, en 2025, un hôtel cinq étoiles relié à un grand groupe hôtelier. Chaque étage a financé et légitimé le suivant. Personne n'avait prévu l'hôtel au départ. Bruel posait simplement la pierre d'après.

George Clooney, Domaine du Canadel

Clooney avait déjà vendu une marque de tequila pour un milliard de dollars, sans posséder un are d'agave. La production était sous-traitée. Ce qu'il avait apporté, c'était son nom. Quand un homme a vu sa signature valoir un milliard, il sait exactement ce qu'un nom transfère sur un actif.

En mai 2021, il achète le domaine du Canadel, à Brignoles, en Coteaux Varois. Cent soixante-douze hectares : une bastide du dix-huitième, des oliviers, un lac, et seulement quatre hectares de vignes. Le reste, c'est le cadre de vie.

Voici le fil que j'ai mis du temps à voir, et qui me touche de près. Les vignes du Canadel sont conduites par Laurence Berlemont. Je la connais : je l'ai rencontrée en 2003, l'année de mon installation, et elle a failli accompagner mes propres domaines. C'est elle qui avait accompagné Brad Pitt à Miraval jusqu'en 2015, puis George Lucas à Margüi. La même main, sous trois étiquettes que tout oppose. Le nom imprimé sur la bouteille voyage jusqu'à New York. Le nom de celle qui tient les assemblages ne franchit pas le portail du domaine.

Le jour de l'achat, le maire de Brignoles a lâché une phrase que je trouve plus juste qu'elle n'en a l'air : « Avec George Clooney, nous changeons de dimension. » Ce n'est pas de la flatterie, c'est de l'économie. Une appellation discrète cesse de l'être dès qu'un nom mondial s'y pose. La prime de nom vient s'ajouter à un foncier bien réel, en zone classée. Elle ne remplace pas la valeur. Elle s'additionne.

Édouard Carmignac, à Porquerolles

De mon bureau, à Hyères, je vois la mer, et au large, Porquerolles. De tous ces rachats, c'est le seul que j'ai sous les yeux chaque jour. Voilà sans doute pourquoi il me parle plus que les autres.

Pas une star. Pas un acteur, pas un sportif. Un homme dont le métier est de lire les marchés, et qui gère une trentaine de milliards d'euros. Quand cet homme déplace du capital, ce n'est pas pour qu'on en parle. C'est qu'il a vu quelque chose.

Sa cible : Porquerolles. Pas Saint-Tropez, pas le Luberon. L'État a racheté l'essentiel de l'île en 1971 pour en faire un parc national. Ce qui reste en mains privées est figé : aucune extension, aucune parcelle nouvelle, jamais. Trois domaines viticoles y subsistent, pas un de plus. C'est le cas de rareté le plus net de toute la Provence.

Il tient l'un des trois, le domaine de la Courtade, acquis en 2013 : trente-cinq hectares plein sud, bio depuis les années 1990, sur des sols rares qui donnent un vin reconnaissable. Et l'achat n'a rien d'isolé. Sur le même domaine, dans la villa qui le surplombe, il a installé sa fondation d'art contemporain, ouverte en 2018. La vigne et le musée ne font qu'un : un seul projet, mené d'un même mouvement, sur le même site classé. Sur l'étiquette de la cuvée la Courtade, on retrouve d'ailleurs une sculpture du parc. Quand les autres ont commencé à regarder la Provence comme une classe d'actifs, au début des années 2020, lui était installé depuis près de dix ans. Sans conférence de presse, sans photographe.

Le dessous de l'étiquette

Six noms, six entrées différentes, un seul territoire. Ce n'est pas une coïncidence. C'est la même lecture, faite depuis Los Angeles, San Antonio, Paris et Porquerolles, par des gens qui n'ont en commun qu'une chose : ils savent lire un marché avant qu'on le commente.

Reste ce que cette série ne dit jamais à voix haute, et qui en est pourtant le cœur. Avant chaque rachat, quelqu'un avait construit le domaine. Les Guillanton à Margüi. Laurence Berlemont, que je connais, derrière trois étiquettes. Les équipes sans nom de la Mascaronne. Leur travail est la condition de la valeur que ces acheteurs ont payée. On célèbre celui qui signe. On oublie celui qui a rendu l'actif signable. C'est ça, le dessous de l'étiquette : la face que personne ne retourne.

Le prochain numéro suit le même mouvement, mais sans visage : les grands groupes qui ont reposé leur capital sur la Provence sans caméra ni communiqué. Et derrière, ce qui m'occupe vraiment aujourd'hui : l'huile, le malt, les cultures qui tiennent ce territoire debout et dont nous avons cessé de mesurer la dépendance.

Un mot pour finir. Cette lettre vous a donné ce que j'ai vu et ce que j'ai compris. Les montants exacts, les multiples de cession, ce qu'une part de ces domaines a réellement rapporté : je les garde pour la version d'analyse, sourcés un par un. Le récit se lit. Le chiffre se vérifie.

Je n'ai pas assisté à une série de hasards. J'ai regardé des gens choisir, méthodiquement, un coin de Provence que je croyais connaître mieux qu'eux. Ils l'avaient lu avant moi. Reste à savoir ce qu'ils y ont lu.

Thomas Carteron

Le Dessous des Étiquettes

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Par Thomas Carteron